Extra-muros : conte de la banlieue ordinaire - Lance BELLAMY

Publié le par Amy

Extra-murosVous allez me dire : pourquoi tu ne nous parles pas du livre que tu as mis en "lecture du moment" depuis plusieurs jours, à savoir "Une situation légèrement délicate" de Mark Haddon ? Parce que ce dernier, je l'ai acheté, donc je peux le lire quand je veux, alors que celui dont je vous parle aujourd'hui, je l'ai emprunté à la bibliothèque pour laquelle je travaille, donc je dois le rendre à une certaine date. Et puis, je l'avais vu passer lors d'un lointain comité romans, j'avais persuadé mon responsable de le commander, et il est enfin arrivé mercredi dernier. Je n'ai pas pu résister, je l'ai emprunté, surtout que je rentrais chez moi pour deux semaines, donc je ne l'aurais pas revu de sitôt.

Gérard Levant, jeune homme surdiplômé, est en proie à la précarité. Pour ne rien arranger, il habite en banlieue parisienne. Ses cinq années d'études post-bac en philosophie ne lui servent à rien pour essayer de trouver un emploi stable. Il nous raconte ses galères, les concours qu'ils passent sans succès, ses courses au supermarché qui sont de véritables parcours du combattant, les visites de l'huissier qui emmène l'armoire bretonne, ses entretiens à l'ANPE. Gérard écrit, mais tous ses manuscrits sont refusés. Gérard a une voiture, mais elle ne résiste pas à ses chevauchées sauvages sur le périphérique. En fait, dans la vie de Gérard, il y a toujours un "mais".

J'ai beaucoup aimé ce roman, pour une grande part autobiographique, que j'avais défendu lors du comité romans. La violence qui en ressort est assez effrayante, car on a l'impression que tous les mots qui naissent de la plume de l'auteur sont dictés par la haine :

"Ces crises ont eu raison de ma vaisselle. Je n'ai plus ni assiette ni verre. J'ai remplacé tout ça par la camelote en plastique ou carton. Je fais moins de dégâts maintenant. A la place je tape de toutes mes forces sur les murs et je gueule : CA VA S'ARRETER ! CE PUTAIN DE CIRQUE VA S'ARRETER OU QUOI ? " Puis je m'arrête. Ils vont croire que je suis fou sinon."

Là, évidemment, on ne se rend pas bien compte, mais c'est une escalade, une montée en puissance tout au long du roman. Et pourtant, le narrateur dépense déjà beaucoup d'énergie toute la journée, lorsqu'il cherche un emploi ou qu'il travaille lorsqu'il a trouvé un contrat de quelques jours. En lisant cet ouvrage, on comprend mieux à quel point les pouvoirs publics se foutent des problèmes de chômage chez les jeunes, à quel point la vie en banlieue est difficile à supporter (ce dont je ne doutais pas, mais qui semble une réalité lointaine quand on a grandi dans un univers protégé comme le mien). Ce type se débat dans tous les sens, on ne peut pas dire que c'est un fainéant qui attend que ça se passe (cliché bien connu, mon propre père s'est trouvé deux fois au chômage et dans ma propre famille on entendait que s'il le voulait vraiment, il retrouverait un emploi), et pourtant toutes les portes se ferment. J'ai expérimenté les rendez-vous ANPE, les demandes de formulaires aux ASSEDIC à la fin de mes études, ça n'a pas duré longtemps, mais à chaque fois que je revenais de là-bas, j'avais juste envie de me cacher sous ma couette et la nette impression d'être une sous-merde, une de plus à vouloir passer des concours de la fonction publique. Donc, dans une moindre mesure, je peux comprendre les angoisses du narrateur.

Un reproche toutefois, je ne peux pas laisser passer cela sans broncher : qu'avez-vous à reprocher aux bibliothécaires Monsieur Bellamy ? " A droite, la bibliothécaire joujoute tranquillement : elle fait du bip-bip au mulot. Une observation qui m'a confirmé une fois encore à quel point ce boulot était vraiment tranquille. Tu te lèves le matin, tu vas au job, tu nourris aux pièces de monnaie la machine à café, tu cuves ton expresso dix minutes, tu t'en sers un autre et ainsi de suite. [...] Le pépin, c'est de réussir à rentrer."

Sans rancune, c'est un cliché très  commun, j'en ai assez d'expliquer que non, je ne me tourne pas les pouces toute la journée, pas plus que je ne lis à longueur de temps. A bon entendeur...

Publié dans Critique d'oeuvre

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